Les vermifuges destinés aux animaux de pâturage perturbent les chaînes alimentaires entre les plantes et les insectes
La moxidectine pénètre dans les plants de fraises par le sol et les excréments, où elle provoque une multiplication des pucerons dix fois plus importante.
Un produit antiparasitaire couramment utilisé se propage dans le sol jusqu’aux plantes et aux insectes, où il perturbe l’équilibre écologique.
Des chercheurs de l’université Christian-Albrechts de Kiel (CAU) et de l’université de Trèves démontrent pour la première fois qu’un vermifuge largement utilisé pour les animaux de pâturage ne se contente pas de nuire à certaines plantes et à certains insectes, mais modifie également l’ensemble des réseaux de relations écologiques. L'étude a porté sur la moxidectine, substance active contenue dans le produit Cydectin®, que les agricultrices utilisent fréquemment pour lutter contre les parasites chez les animaux de pâturage.
On savait jusqu’à présent que les vermifuges pouvaient affecter certaines espèces : les graines de plantes typiques des prairies modifient par exemple leur comportement de germination lorsqu’elles entrent en contact avec ces produits. Les larves de coléoptères et de mouches vivant dans les excréments d’animaux de pâturage traités présentent des taux de survie plus faibles. Jusqu’à présent, personne n’avait étudié l’impact de ces effets sur l’interaction entre plusieurs espèces.
Les éleveuses d’animaux de pâturage utilisent des vermifuges pour préserver la santé de leurs animaux et assurer la rentabilité de leur exploitation. Renoncer à ces produits n’est donc généralement pas une option. Le produit étudié contient la moxidectine comme principe actif. Celle-ci appartient au groupe des lactones macrocycliques, des antiparasitaires à action prolongée. L’organisme des animaux ne métabolise pratiquement pas cette substance active. Celle-ci se retrouve donc en grande partie dans le sol via les excréments des animaux traités – ou lorsque les agricultrices fertilisent leurs champs avec du lisier ou du fumier solide.
Moins de fruits, plus de pucerons
Pour leur étude, les chercheurs ont reproduit une chaîne alimentaire dans un modèle simple. Ils ont combiné trois espèces : la fraise de culture, le puceron vert du pêcher et la syrphide des bosquets. Le plant de fraise servait de nourriture aux deux insectes. Le puceron se nourrissait de la sève de la plante. La syrphide, à l’âge adulte, se nourrissait du pollen et du nectar des fleurs, tandis qu’à l’état larvaire, elle se nourrissait des pucerons. L’équipe a placé les animaux et les plantes dans de petites cages étanches aux insectes. La moitié des cages contenait des pots de fraises dont le sol était traité avec un vermifuge, l’autre moitié des plantes témoins non traitées. Les chercheurs ont ensuite recensé le nombre de fruits produits par les plantes, le nombre de pucerons présents sur celles-ci et le nombre d’œufs pondus par les syrphes.
Les trois espèces ont réagi au vermifuge : sous son influence, les fraisiers ont produit environ un quart de fruits en moins et les pucerons se sont multipliés dix fois plus – mais uniquement en l’absence de larves de syrphes. Une explication possible : le vermifuge affaiblit les défenses de la plante contre les pucerons. Les syrphes ont également réagi : les femelles qui visitaient les fleurs des plantes traitées au vermifuge ont pondu quatre fois plus d’œufs. Ces œufs étaient toutefois de taille plus hétérogène et semblaient visuellement moins vigoureux. Au final, cela pourrait réduire le succès reproductif des syrphes.
« Nous avons été surpris de constater à quel point un seul produit peut modifier en profondeur l’interaction entre la plante et l’insecte », explique le Dr Andrés García. « Cela montre que, lors de l’évaluation des médicaments vétérinaires, nous devons prendre en compte non seulement les espèces individuelles, mais aussi l’ensemble des relations écologiques. »
On ignore encore comment ce vermifuge déclenche exactement ces effets. D’autres études doivent montrer dans quelle mesure la substance active, la moxidectine, les autres composants et leurs produits de dégradation contribuent à ces effets, et comment ils sont transmis dans la chaîne alimentaire. Les auteurs de l’étude demandent que les relations écologiques complexes entre les espèces soient davantage prises en compte à l’avenir lors de l’évaluation de l’impact des médicaments vétérinaires sur l’environnement.
Andrés García, Tim Diekötter, Jitin Sabu, Laura Olivia Greene, Lilli Kuhtz, Tobias W. Donath et Carsten Eichberg ont récemment publié leurs résultats dans la revue spécialisée *Science of the Total Environment*. Le premier auteur, Andrés García, a mené cette étude dans le cadre d’une bourse de recherche Georg Forster octroyée par la Fondation Alexander von Humboldt.
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